Antonio Somaini interroge l’avenir de l’archive à l’ère de l’IA

Invi­té aux Grandes confé­rences de la Chaire de recherche du Cana­da en études ciné­ma­to­gra­phiques et média­tiques, le cher­cheur a mis en garde contre la « récu­pé­ra­tion poli­tique de la vec­to­ri­sa­tion de la culture ».

Oli­vier Du Ruisseau

Pho­to : cour­toi­sie de cinEXmedia | Anto­nio Somai­ni durant sa conférence

Le par­te­na­riat cinEXmedia a reçu, à l’Université de Mont­réal le 29 octobre 2025, Anto­nio Somai­ni, pro­fes­seur de théo­rie du ciné­ma, des médias et de la culture visuelle à l’Université Sor­bonne Nou­velle et membre senior de l’Institut uni­ver­si­taire de France, dans le cadre des Grandes confé­rences de la Chaire de recherche du Cana­da en études ciné­ma­to­gra­phiques et médiatiques.

Appro­fon­dis­sant des réflexions enta­mées lors d’un tra­vail com­mis­sa­rial pour l’exposition Le monde selon l’IA, pré­sen­tée d’avril à sep­tembre der­niers au Jeu de Paume à Paris, le pro­fes­seur Somai­ni a mis en lumière le rôle des espaces latents dans l’utilisation d’archives visuelles par des artistes à l’aide de l’intelligence arti­fi­cielle (IA), ain­si que leur dimen­sion poli­tique intrinsèque.

Pré­ci­sons d’emblée qu’un espace latent est une repré­sen­ta­tion com­pres­sée et abs­traite de don­nées construite par des algo­rithmes d’IA. Autre­ment dit, il s’agit d’un espace numé­rique dans lequel chaque don­née (image, texte, son) est enco­dée sous la forme d’un vec­teur de nombres. Ces vec­teurs, issus du pro­ces­sus d’apprentissage, orga­nisent les infor­ma­tions selon leurs simi­la­ri­tés sta­tis­tiques plu­tôt que selon des caté­go­ries expli­cites. Par exemple, une IA entraî­née sur des images peut apprendre à repé­rer des objets, des tex­tures ou des styles visuels ; ces carac­té­ris­tiques seront alors enco­dées sous forme de posi­tions dans l’espace latent asso­cié à chaque image.

« En pré­pa­rant l’exposition, je me suis deman­dé : “Que signi­fie faire l’expérience du monde à tra­vers l’IA?”, a expli­qué Anto­nio Somai­ni. “Que signi­fie recon­naître, ima­gi­ner, inter­agir avec autrui, lire, voir ou écou­ter, dans un monde de plus en plus infil­tré par des modèles d’IA, qui agissent comme des filtres trans­for­mant notre manière de per­ce­voir, de pen­ser et d’écrire?” »

Risques de biais idéologiques

En effet, l’intelligence arti­fi­cielle ne per­çoit pas les don­nées de la même façon que les êtres humains. Elle éti­quette et encode elle-même toutes sortes d’informations « selon des logiques algo­rith­miques », sou­vent sans que l’on sache com­ment, a pré­ci­sé le cher­cheur. Ain­si, une archive visuelle numé­rique orga­ni­sée ou même géné­rée par l’IA sus­cite un rap­port au monde radi­ca­le­ment dif­fé­rent de celui d’une archive phy­sique ou numé­rique traditionnelle.

C’est pour­quoi le pro­fes­seur Somai­ni a émis une mise en garde contre la « récu­pé­ra­tion poli­tique de la vec­to­ri­sa­tion de la culture ». S’inspirant de Michel Fou­cault qui, dans L’archéologie du savoir (1969), défi­nit l’archive non comme une simple col­lec­tion de docu­ments, mais comme « le sys­tème géné­ral de for­ma­tion et de trans­for­ma­tion des énon­cés », il a sou­li­gné les biais poten­tiels de l’intelligence arti­fi­cielle générative.

Dans le contexte actuel de ten­sions géo­po­li­tiques crois­santes et de forte concen­tra­tion indus­trielle des tech­no­lo­gies d’IA, lar­ge­ment domi­nées par des entre­prises états-uniennes, « il est plus pres­sant que jamais de consi­dé­rer les espaces latents comme des lieux de pou­voir, a-t-il dit. L’administration Trump a déjà com­men­cé à faire dis­pa­raître cer­tains mots des docu­ments offi­ciels de l’État, dont l’adverbe his­to­ri­cal­ly, a-t-il ajou­té. Cela s’inscrit dans une logique typique des régimes auto­ri­taires, c’est-à-dire pré­sen­ter une ver­sion uni­voque de l’histoire. »

Des exemples institutionnels et artistiques

Le cher­cheur a men­tion­né, à titre d’exemple, le Founder’s Museum, un nou­veau musée asso­cié à la Mai­son-Blanche et finan­cé par des lob­bys conser­va­teurs amé­ri­cains, qui a ouvert à l’automne der­nier pour mar­quer le 250e anni­ver­saire de l’indépendance des États-Unis, pré­vu à l’été 2026. L’institution, qui pro­pose un regard patrio­tique sur l’histoire du pays et mini­mise la contri­bu­tion des Africain·es-Américain·es, a pré­sen­té dans sa prin­ci­pale expo­si­tion des vidéos réa­li­sées à l’aide de l’IA, ani­mant des images célèbres de figures comme John Adams et Tho­mas Jefferson.

Celles-ci mêlent des phrases his­to­ri­que­ment asso­ciées à ces per­son­nages, tirées de véri­tables sources d’archives, à des dia­logues fic­tion­nels. La vidéo de John Adams a sem­blé par­ti­cu­liè­re­ment trou­blante aux yeux d’Antonio Somai­ni. Le deuxième pré­sident de l’histoire des États-Unis y décla­rait notam­ment : « Facts do not care about your fee­lings », une phrase sou­vent énon­cée par Ben Sha­pi­ro, com­men­ta­teur conser­va­teur amé­ri­cain asso­cié à Pra­ge­rU, prin­ci­pal bailleur de fonds de l’institution.

Le cher­cheur a tou­te­fois conclu sa confé­rence sur une note plus ins­pi­rante en pré­sen­tant, à tra­vers des extraits de quatre courts métrages, dif­fé­rentes manières dont l’IA géné­ra­tive peut consti­tuer de nou­velles formes d’archives visuelles ou rendre compte de la manière dont l’information est clas­si­fiée dans les espaces latents. Ce der­nier point a notam­ment été abor­dé dans What Do You See, YOLO9000 ? (2014), de Tal­ler Estam­pa. Sur des images de scènes cultes de clas­siques du ciné­ma, comme Deux ou trois choses que je sais d’elle (Jean-Luc Godard, 1967) ou Jeanne Diel­man, 23, quai du Com­merce, 1080 Bruxelles (Chan­tal Aker­man, 1975), des mots dési­gnant les objets visibles appa­rais­saient à l’écran, mar­quant un contraste entre la per­cep­tion du réel par l’IA, enco­dée dans les espaces latents, et l’expérience vécue du film par des êtres humains.

Or, de tels réflexes auto­ma­tiques de l’intelligence arti­fi­cielle demeurent pour l’instant « limi­tés par l’infrastructure numé­rique » et reposent donc sur des struc­tures humaines, a conclu Anto­nio Somai­ni : « L’espace latent repré­sente une matrice de pos­si­bi­li­tés, mais il reste aus­si à voir com­ment nous pour­rons l’encadrer. »