Dossier sous la direction de
Zoey M. Cochran (Université de Montréal) et d’Anja-Xiaoxing Cui (Université de Vienne)
Rythmes croisés : vers une pensée intersectorielle
Le rythme joue un rôle transversal dans le développement des connaissances et dans l’épistémologie des savoirs. Dans son acception courante, le rythme désigne « la répétition, le retour, à intervalles plus ou moins réguliers, d’un phénomène, par exemple le rythme des saisons » (Dessons 2002, 556). Pourtant, depuis ses fondations théoriques, le rythme demeure l’un des termes les plus difficiles à définir (London 2001). En musique, certaines théories insistent sur l’idée de flux (Ohriner 2019), d’autres sur l’alternance régulière entre éléments forts et faibles (London 2012 ; Cooper et Meyer 1960), d’autres encore sur la distinction entre rythme et mètre (Cooper et Meyer 1960 ; Lerdahl et Jackendoff 1983 ; Hasty 1997). En linguistique, le rythme peut couvrir autant la prosodie que l’organisation d’un sujet dans son discours, et ne se réduit plus à une régularité métrique (Meschonnic 1982 ; Hanson et Kiparsky 1996). En philosophie, le rythme apparaît moins comme une répétition mécanique que comme une organisation dynamique du devenir (Benveniste 1966 [1951]; Deleuze et Guattari 1980 ; Lefebvre 1992). Le cinéma et les arts médiatiques abordent le rythme comme une expérience temporelle et perceptive émergeant de l’interaction entre les œuvres, les dispositifs et les publics (Barker 2009 ; Warner 2022). Lev Manovich (2001), notamment, montre que les médias numériques introduisent des temporalités computationnelles fondées sur l’actualisation continue des données, la modularité et l’interactivité. Pour Mark B. N. Hansen (2004), les technologies numériques déplacent le rythme vers une relation dynamique entre perception, calcul informatique et expérience corporelle. Le rythme devient ainsi un processus adaptatif plutôt qu’une structure fixe.
Depuis les années 1990, les neurosciences ont considérablement renouvelé l’étude du rythme, et les recherches contemporaines sur le rythme en sciences humaines (en musique, en linguistique, etc.) intègrent de plus en plus la perception, la cognition et l’interprétation dans leurs analyses (Snyder, Gordon et Hannon 2024). Les capacités rythmiques, du moins dans le domaine musical, mobilisent simultanément les cortex auditifs, les régions motrices, les ganglions de la base, le cervelet et les mécanismes attentionnels (Patel 2007). La théorie de l’entraînement neuronal (neural entrainment) décrit d’ailleurs la capacité du cerveau à synchroniser spontanément son activité oscillatoire avec des stimuli périodiques (Large et Snyder 2009). En cognition musicale, le rythme permet d’étudier la perception des évènements sonores par le cerveau (Vuust et Witek 2014). La perception rythmique implique l’attention, la mémoire, l’anticipation et la synchronisation sensorimotrice, des éléments de plus en plus pris en compte dans les méthodes d’analyse.
Le potentiel novateur et intersectoriel du rythme se révèle également dans son étude hors du champ des arts et des lettres. En sociologie, il offre un autre regard sur les changements sociaux, abordés sous l’angle de l’accélération : accélération technique (communications, transports, production), accélération du changement social et accélération du rythme de vie (Rosa 2013). Cette accélération modifie nos rythmes quotidiens et nos manières de vivre, d’être au monde. En sciences naturelles, l’organisation du vivant repose sur des rythmes, circadiens et ultradiens notamment, qu’étudie la chronobiologie (Halberg et Reinberg 1967 ; Halberg 1969). L’écologie s’intéresse aux rythmes des populations (Vasseur et Fox 2009) et aux rythmes saisonniers (Terasaki Hart et al. 2025), tandis que les géosciences se penchent sur les cycles astronomiques et climatiques de la Terre (Hays 1976). En génie, l’étude des réactions électrochimiques permet de les organiser en systèmes rythmiques (Rusin et al. 2009). En robotique, le rythme sert de principe au contrôle des mouvements (Yazdani et al. 2018). En génie civil, l’étude des mouvements rythmiques humains permet d’évaluer les charges périodiques exercées sur les structures (Gaspar et al. 2016). Le génie biomédical, enfin, s’appuie sur l’analyse des rythmes humains pour étudier la synchronisation biologique (Kofidis et al. 2002). Aujourd’hui, le rythme est à la fois omniprésent et difficile à circonscrire. La diversité des disciplines dans lesquelles on le rencontre ne traduit pas une simple polysémie : elle révèle sa force considérable en tant que concept opératoire et sa capacité à nourrir une pensée proprement intersectorielle.
Ce tout premier numéro de la revue Écrans croisés a pour objectif d’explorer le rythme à l’ère actuelle. Comment le rythme permet-il d’éclairer et de faire avancer une hypothèse de recherche propre à une discipline donnée ? Le numéro entend démontrer la fécondité du concept, notamment sa capacité à faire dialoguer des secteurs variés, des sciences naturelles aux arts, du génie aux sciences humaines.
Les contributions pourront explorer, entre autres, les axes de réflexion suivants :
- Le rythme comme concept intégrateur, capable de faire apparaître des logiques communes entre des phénomènes hétérogènes ;
- Les définitions du rythme (cadence, cycle, flux, motifs récurrents, pulsation, répétition, synchronie, variation, vitesse, etc.);
- Le rythme comme expérience temporelle et vécue des phénomènes (durée, mémoire, émotions);
- La perception et la cognition du rythme : mécanismes de perception rythmique, rythme et attention, rythme et émotions, rythmes cérébraux, corporels ou artistiques ;
- Les rythmes audiovisuels, entre image, son et perception (dimensions visuelles, sonores, narratives, corporelles, perceptives ou technologiques);
- Les rythmes interactifs : lorsque la spectatrice ou le joueur deviennent producteurs du rythme, interaction avec un dispositif (film, installation, réalité virtuelle, jeu vidéo, etc.);
- Le rythme et les technologies numériques : temporalités computationnelles, actualisation et flux de données, modularité, rythmes algorithmiques, réseaux sociaux, intelligence artificielle, rythmes machine/humain ;
- Les rythmes du vivant : rythmes circadiens, cardiaques, respiratoires, hormonaux, neuronaux et métaboliques, le corps comme système polyrythmique ;
- Les rythmes sociaux, urbains et politiques : temporalités superposées (mobilité, travail, économie, vie résidentielle, institutions, écologie, etc.), rythmes de la ville, polyrythmie urbaine, rythmes du travail, synchronisation et désynchronisation sociales, rythme comme outil de contrôle ou de pouvoir ;
- L’accélération, la saturation et la crise des rythmes contemporains : accélération comme phénomène rythmique, épuisement ou saturation des rythmes contemporains, opposition entre accélération et ralentissement, temporalités du travail contemporain, résistances à l’accélération, politiques de la désynchronisation ;
- Le rythme et les systèmes complexes : systèmes multirythmiques, relations entre micro- et macrorythmes, phénomènes de synchronisation, coordination de temporalités hétérogènes, systèmes dynamiques et oscillatoires.
La revue Écrans croisés publie tout autant les résultats (qualitatifs ou quantitatifs) de projets intersectoriels que des points d’étape sur des réflexions en cours et des retours d’expérience sur la manière dont ce type de recherche est mené. Elle accueille des travaux élaborant des notions théoriques relevant de l’intersectorialité et permettant ainsi des gains heuristiques, mais aussi des articles abordant la réalisation de créations artistiques ou encore la conception d’outils concrets, de modèles d’action partagés et d’innovations sociales ancrées dans une pluralité de milieux.
Par ailleurs, cette revue est ouverte aussi bien aux articles qu’aux contributions issues de la recherche-création (essais sonores, œuvres audiovisuelles, créations en arts visuels, etc.). Toutes les contributions seront soumises à une évaluation par les pairs en double aveugle. Les projets de recherche-création devront pouvoir être modifiés à la suite des commentaires des évaluateur·rices. Si vous avez des questions concernant le dépôt de ces contributions, n’hésitez pas à contacter l’équipe de la revue au ecranscroises@umontreal.ca.
Les articles doivent être rédigés en français et comporter entre 35 000 et 40 000 caractères, espaces comprises. La norme bibliographique de la revue est le style Chicago (auteur-date).
Les contributions devront être envoyées dans leur version complète au plus tard le 31 janvier 2027 aux quatre adresses suivantes :
Notices biobibliographiques des directrices du dossier
Zoey M. Cochran est professeure invitée à la Faculté de musique de l’Université de Montréal depuis 2025. Chanteuse lyrique et musicologue, elle étudie l’intersection de la prosodie et du rythme musical pour repenser le rapport texte-musique par des méthodes de recherche-création.
Anja-Xiaoxing Cui est professeure adjointe à l’Institut de musicologie de l’Université de Vienne. Elle aborde le rythme sous les angles de la musique, de la psycholinguistique et des neurosciences.
Bibliographie sélective
BACHELARD, Gaston. 1963 [1936]. La dialectique de la durée. Paris : Presses universitaires de France.
BARKER, Jennifer M. 2009. The Tactile Eye : Touch and the Cinematic Experience. Berkeley : University of California Press.
BENVENISTE, Émile. 1966 [1951]. « La notion de “rythme” dans son expression linguistique ». Dans Problèmes de linguistique générale, t. 1 : 327-335. Paris : Gallimard.
BERGSON, Henri. 1889. Essai sur les données immédiates de la conscience. Paris : Félix Alcan.
BREGMAN, Albert S. 1990. Auditory Scene Analysis : The Perceptual Organization of Sound. Cambridge : MIT Press.
CONE, Edward T. 1968. Musical Form and Musical Performance. New York : Norton.
COOPER, Grosvenor, et Leonard B. Meyer. 1960. The Rhythmic Structure of Music. Chicago : University of Chicago Press.
DELEUZE, Gilles, et Félix Guattari. 1980. Mille plateaux. Paris : Minuit.
DESSONS, Gérard. 2002. « Rythme ». Dans Le dictionnaire du littéraire, sous la direction de Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala, 556-557. Paris : Presses universitaires de France.
DESSONS, Gérard, et Henri Meschonnic. 1998. Traité du rythme, des vers et des proses. Paris : Dunod.
FASSLER, Margot E. 1987. « Accent, Meter, and Rhythm in Medieval Treatises “De rithmis” ». The Journal of Musicology 5 (2) : 164-190.
GASPAR, Cássio, José Guilherme Santos da Silva et Luis F. da Costa-Neves. 2016. « Multimode Vibration Control of Building Steel-Concrete Composite Floors Submitted to Human Rhythmic Activities ». Computers & Structures 165 : 107-122.
HALBERG, Franz. 1969. « Chronobiology ». Annual Review of Physiology 31, 675-725.
HALBERG, Franz, et Alain Reinberg. 1967. « Rythmes circadiens et rythmes de basses fréquences en physiologie humaine ». Journal de physiologie 59 : 117-200.
HANSEN, Mark B. N. 2004. New Philosophy for New Media. Cambridge : MIT Press.
HANSON, Kristin, et Paul Kiparsky. 1996. « A Parametric Theory of Poetic Meter ». Language 72 (2) : 287-335.
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KOFIDIS, Theodoros, Payam Akhyari, Jürgen Boublik, Panagiotis Theodorou, Ulrich Martin, Arjang Ruhparwar, Sebastian Fischer et al. 2002. « In Vitro Engineering of Heart Muscle : Artificial Myocardial Tissue ». The Journal of Thoracic and Cardiovascular Surgery 124 (1) : 63-69.
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MANOVICH, Lev. 2001. The Language of New Media. Cambridge : MIT Press.
MESCHONNIC, Henri. 1982. Critique du rythme : anthropologie historique du langage. Lagrasse : Verdier.
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OHRINER, Mitchell. 2019. Flow : The Rhythmic Voice in Rap Music. Oxford : Oxford University Press.
PATEL, Aniruddh D. 2003. « Rhythm in Language and Music : Parallels and Differences ». Annals of the New York Academy of Sciences 999 : 140-143.
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REINBERG, Alain. 1998. Le temps humain et les rythmes biologiques. Monaco : Éditions du Rocher.
ROSA, Hartmut. 2013. Accélération : une critique sociale du temps. Paris : La Découverte.
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VUUST, Peter, et Maria A. G. Witek. 2014. « Rhythmic Complexity and Predictive Coding : A Novel Approach to Modeling Rhythm and Meter Perception in Music ». Frontiers in Psychology 5, article 1111.
WARNER, Rick. 2022. « Audiovisual Rhythm and Its Spectator : Moonlight as Example ». Dans The Oxford Handbook of Film Theory, sous la direction de Kyle Stevens. New York : Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780190873929.013.27.
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YAZDANI, Masoud, Hassan Salarieh et Mahmoud Saadat Foumani. 2018. « Decentralized Control of Rhythmic Activities in Fully-Actuated/Under-Actuated Robots ». Robotics and Autonomous Systems 101 : 20-33.
